
À retenir
Peint par Caspar David Friedrich à Dresde entre 1808 et 1810, Moine au bord de la mer est l’une des œuvres majeures du romantisme allemand. Le peintre y réduit le paysage à trois bandes horizontales, le sable, la mer et le ciel, face auxquelles se tient une minuscule silhouette de moine. L’examen infrarouge a montré que Friedrich avait d’abord représenté des bateaux, puis les avait recouverts. Présenté en 1810 à l’Académie des beaux-arts de Berlin avec son pendant, Abbaye dans une chênaie, le tableau est acquis par le roi Frédéric-Guillaume III et assure la renommée précoce de l’artiste. Restauré entre 2013 et 2016, il est conservé à l’Alte Nationalgalerie de Berlin.
Lorsque j’ai visité Berlin en 2020, Moine au bord de la mer de Friedrich a été l’un des deux tableaux qui m’ont le plus marqué et touché. Je me souviens très bien de cette rencontre : la toile était au fond d’une salle de l’Alte Nationalgalerie, elle m’a saisi immédiatement. Avec ses plus de 1,70 m de large, elle occupe tout le champ de vision. Et pourtant, il n’y a presque rien dessus : une minuscule silhouette face à l’immensité de la mer et du ciel. Les tons sont forts, plutôt sombres, sans aucun élément pour accrocher le regard, et c’est justement ce vide qui fascine. J’ai été frappé par le pouvoir de cette toile à capter l’attention et à procurer une émotion profonde. J’ai passé de longues minutes devant elle.
J’ai appris plus tard que Friedrich avait d’abord peint des bateaux sur la mer, avant de les recouvrir pour ne laisser que ce paysage dépouillé. La restauration menée entre 2013 et 2016 l’a confirmé. Ce choix radical explique sans doute la force du tableau, et le trouble qu’il a provoqué dès sa présentation en 1810 : un article paru à Berlin comparait alors l’effet produit à celui d’avoir les paupières coupées. Plus de deux siècles après, je comprends ce qu’il voulait dire.
Rien que pour ce tableau, le voyage à Berlin se justifie. Sa reproduction à l’écran ne rend vraiment pas justice à l’œuvre, rien ne vaut l’expérience de la voir en vrai. La seconde toile qui m’a marqué ce jour-là est La Vague de Courbet, conservée dans le même musée. C’est aussi une marine, mais d’un tout autre esprit : là où Friedrich invite à la contemplation silencieuse, Courbet peint la puissance brute des éléments. Voir les deux le même jour est une belle leçon sur ce que la peinture de paysage peut exprimer. Si vous passez par Berlin, n’hésitez pas à pousser la porte de l’Alte Nationalgalerie pour aller les voir !
Un tout petit personnage sur la gauche. Autour, trois bandes horizontales. Sable, mer, ciel. Caspar David Friedrich peint cette huile sur toile à Dresde, entre 1808 et 1810.
Un paysage peint par soustraction
Regardez le ciel. Il occupe près des deux tiers de la toile. La mer, en dessous, est d’un noir plombé, piqué de crêtes blanches. Ce dépouillement semble un point de départ. C’est un aboutissement. La réflectographie infrarouge révèle un dessin sous-jacent tout autre : des bateaux, des pieux de filets de pêche, un moine d’abord vu de profil. Friedrich recouvre tout. La restauration de 2013–2016 retire à son tour d’anciens mastics et repeints, posés sur des empreintes de fer à repasser. Selon les Musées d’État de Berlin, le tableau n’avait pas paru aussi proche de son état d’origine depuis un siècle. Le vide gagne en netteté. La fragilité, elle, demeure.
Le vide consacré par un roi
Friedrich renonce presque au sujet. Le succès, pourtant, est retentissant. En 1810, le théologien Friedrich Schleiermacher suggère d’exposer la toile à l’Académie des beaux-arts de Berlin. Elle y est présentée avec son pendant, Abbaye dans une chênaie. Frédéric-Guillaume III achète les deux tableaux. L’Académie élit Friedrich membre la même année. Brentano et Arnim y lisent une aspiration à l’infini. Kleist retravaille leur texte pour les Berliner Abendblätter du 13 octobre. Il y projette l’apocalypse et la solitude. Une même image, deux lectures contraires. Un moine, homme de prière, face à un ciel qui ne répond pas.
Né en 1774 à Greifswald, formé à Copenhague, Caspar David Friedrich travaille à Dresde. Il meurt en 1840. Longtemps oublié, figure centrale du romantisme allemand, il est redécouvert au début du XXe siècle, notamment grâce à la Nationalgalerie.
Actualités : l’Alte Nationalgalerie fête ses 150 ans
En 2026, l’Alte Nationalgalerie, qui conserve Moine au bord de la mer, célèbre les 150 ans de son bâtiment, inauguré en 1876 sur l’île aux Musées. Pour marquer cet anniversaire, le musée présentait du 22 mai au 27 septembre 2026 l’exposition « Cassirer et la percée de l’impressionnisme », consacrée au marchand d’art Paul Cassirer, mort il y a cent ans. Elle réunissait plus d’une centaine d’œuvres de Degas, Manet, Monet ou Cézanne. À partir d’octobre 2026, la présentation « À travers les époques – Gursky, Lucas, Miró, Warhol et l’art du long XIXe siècle » fera dialoguer les collections du XIXe siècle avec des œuvres d’artistes du XXe et du XXIe siècle, jusqu’au 28 février 2027. En 2027, le musée consacrera une grande rétrospective à Arnold Böcklin, du 19 mars au 1er août, pour le bicentenaire de sa naissance. Elle réunira pour la première fois les quatre versions de L’Île des morts. Ce tableau est l’héritier direct du paysage romantique inauguré par Friedrich.
Source : Alte Nationalgalerie.
Une question pour vous
Deux siècles avant l’abstraction, Friedrich réduit un paysage à trois bandes de couleur. Faut-il voir dans ce tableau un ancêtre des grandes toiles de Mark Rothko ?
À propos de cette œuvre
- Moine au bord de la mer
- Caspar David Friedrich
- 1808–1810
- Huile sur toile
- 110 x 171,5 cm
- Alte Nationalgalerie, Berlin
- https://search.smb.museum/object/obj-965511
