
Ce tableau me fascine à chaque visite au Louvre, et je ne manque jamais de m’y arrêter. Il faut dire que la salle Mollien compose un triptyque vertigineux : l’Officier de Géricault fait face au Radeau de la Méduse, non loin de La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Trois œuvres fondatrices du romantisme français, réunies dans le même espace, et pourtant, c’est souvent l’Officier qui accroche le regard en premier, avec sa diagonale fulgurante et la chaleur de ses rouges et de ses ors.
Ce qui me frappe profondément, c’est le paradoxe constitutif de l’œuvre : Géricault a 21 ans, il peint en cinq semaines une toile de près de 3,50 mètres de haut, au format réservé à la grande peinture d’histoire et il choisit d’y représenter un inconnu. Pas un général, pas un empereur, pas une allégorie : un lieutenant anonyme de la Garde impériale, son ami Alexandre Dieudonné, dissimulé derrière les initiales « M.D. » dans le titre du Salon de 1812. C’est une rupture silencieuse mais décisive dans l’histoire de l’art : le grand format cesse d’être le privilège du héros nommé. L’héroïsme devient une posture, une énergie, presque un état intérieur, celui que l’on lit dans le regard fuyant, presque mélancolique, de cet officier qui charge sans regarder l’ennemi.
Ce détail ne cesse de m’interroger. Dans un tableau qui incarne la fougue et le mouvement, l’officier ne regarde pas devant lui. Il se retourne. Vers nous, vers le peintre, vers quelque chose d’indéfini. En 1812, l’Empire entame sa campagne de Russie. Géricault ne le sait pas encore, mais ce regard oblique ressemble à celui de quelqu’un qui pressent un basculement. C’est peut-être cela, la modernité de cette œuvre de jeunesse : elle glorifie et doute en même temps et c’est précisément ce qui la rend inépuisable, deux siècles plus tard.
Ce n’est pas un tableau de guerre. Ou plutôt : pas seulement. Paris, Salon de 1812. Un jeune inconnu de 21 ans accroche une toile de 3,49 mètres. Le public s’arrête.
Ce que la toile dit, et ce qu’elle tait
Regardez la diagonale du cheval cabré. Elle déchire la composition de bas en gauche vers le haut. Géricault travaille avec une touche large, presque violente. Les rouges du dolman brûlent contre le gris fumeux du ciel. La peau de léopard sur la selle vibre. Mais le visage de l’officier contredit tout cela. Il se retourne. Son regard fuit la bataille. Dans un tableau de charge, le héros regarde ailleurs. C’est cette contradiction que Géricault plante au centre et ne résout pas.
Un inconnu élevé au rang d’histoire
Le grand format est, en 1812, réservé aux batailles glorieuses et aux puissants nommés. Géricault peint son ami, le lieutenant Alexandre Dieudonné, sous le voile d’un anonymat à peine dissimulé : « Portrait équestre de M.D. » au livret du Salon. L’Empire part en campagne de Russie. Dominique Vivant Denon décerne une médaille au jeune peintre. Le tableau sera vendu à la succession de Géricault en 1824, acquis par le duc d’Orléans, futur Louis-Philippe, puis entré dans les collections nationales en 1851 pour 23 400 francs. Le romantisme naissant a trouvé son premier choc visuel.
Théodore Géricault naît à Rouen en 1791. Élève de Carle Vernet puis de Guérin, il meurt à 32 ans. Ce tableau est son premier envoi au Salon.
Actualité : Une esquisse de Géricault ressurgit en vente après deux siècles d’oubli
Deux siècles après la mort de Géricault, le tableau du Louvre continue de faire l’actualité du marché de l’art. La maison Osenat propose à la vente, dans le cadre de sa vacation « Les Grands Siècles » à Versailles le 21 juin 2026, une esquisse préparatoire directement liée à l’Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, une toile double-face de 53,5 × 43 cm, estimée entre 100 000 et 150 000 euros (lot 518).

cheval de la Garde impériale, chargeant (D.R.)
Sa provenance est exceptionnelle : l’œuvre figure dans la vente de la succession du peintre dès novembre 1824, soit quelques mois seulement après sa mort, avant d’entrer dans la collection de Félix Feuillet de Conches (1798-1887), diplomate et érudit, puis de passer à son gendre Charles Jagerschmidt, et d’y rester jusqu’à aujourd’hui, sans jamais avoir quitté la sphère familiale. Deux cents ans de continuité pour une œuvre qui n’avait, jusqu’ici, jamais été mise aux enchères. La collection de Feuillet de Conches intégrait notamment Le Billet Doux de Fragonard aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art (MET) de New York.
Une toile à double entrée dans la genèse de Géricault
L’intérêt de cette toile est redoublé par son verso : on y trouve une copie d’après la Descente de Croix de Jean Jouvenet, chef-d’œuvre de la peinture française du XVIIe siècle entré au Louvre en 1796. Géricault, élève de Carle Vernet puis de Pierre-Narcisse Guérin, se formait en copiant assidûment les maîtres au musée Napoléon. Ce recto-verso résume à lui seul la méthode du jeune peintre de 21 ans : d’un côté, la déférence envers la tradition française, de l’autre, l’élan vers une modernité qu’il est en train d’inventer. D’après le catalogue Osenat, les deux artistes, nés tous deux à Rouen, étaient confrontés à la même problématique à un siècle de distance : comment sortir d’un classicisme devenu académique et stérile en réinterrogeant Rubens pour la vigueur de son art.
Citée mais jamais exposée, une lacune comblée par le marché
Répertoriée dans les grandes références scientifiques, de Charles Clément (1868) à Germain Bazin (1987) en passant par Philippe Grunchec, cette esquisse avait été citée et reproduite dans le catalogue de l’exposition Les Chevaux de Géricault (musée de la Vie romantique, Paris, mai–septembre 2024), sans toutefois y avoir été exposée. Sa mise en vente constitue donc une première apparition publique, et une occasion rare pour les amateurs et les institutions d’accéder à un document de travail qui éclaire directement le plus grand tableau de la salle Mollien. Pour vmuseum.fr, c’est aussi le rappel que les œuvres du Louvre ne sont pas des monuments figés : elles ont une histoire qui continue, un réseau d’esquisses, de copies et d’héritages qui circulent encore aujourd’hui, et qui font, deux siècles plus tard, la une des salles de ventes.
Source : osenat.com
Une question pour vous
💭 Combien de chefs-d’œuvre du Louvre ont été peints en cinq semaines, par un inconnu de 21 ans, pour représenter un autre inconnu ?
À propos de cette œuvre
- Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale, chargeant
- Théodore Géricault
- 1812
- Huile sur toile
- 349 × 266 cm
- Musée du Louvre, Paris
- https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010059198






