
À retenir
Peint en 1528 par Lucas Cranach l’Ancien, le Portrait d’une jeune femme tenant des raisins et des pommes appartient à la Renaissance allemande. Peintre de cour des Électeurs de Saxe à Wittenberg depuis 1505 environ, Cranach y représente une jeune femme anonyme parée selon la mode des cours allemandes : chapeau à plumes d’autruche, résille de perles, collier serti et chaîne d’or. Elle tient une grappe de raisins et une pomme dans un linge blanc qui voile ses mains, une présentation que le Cranach Digital Archive juge inhabituelle chez l’artiste. Le tableau, aujourd’hui transposé sur toile, est entré au Clark Art Institute de Williamstown avec la donation de la fondation Aso O. Tavitian.
Je trouve personnellement Lucas Cranach l’Ancien passionnant parmi les peintres du XVIe siècle. Passionnant par la qualité de son œuvre, par la grâce des personnages qu’il représente, et par le détail et la précision de sa peinture. Ici, on est face à une jeune femme qui tient des raisins et des pommes dans ses mains, posées sur un tissu blanc. Ce qui me frappe d’abord, c’est le contraste entre son visage, calme et un peu distant comme souvent chez Cranach, et la présence très concrète de ces fruits, presque palpables. Je ne peux pas m’empêcher d’y chercher un sens : à l’époque, la pomme évoque Ève et le péché originel, le raisin renvoie au vin de l’Eucharistie, et les fruits peuvent aussi symboliser la fécondité, ce qui fait parfois penser à un portrait de fiançailles ou de mariage. Une fenêtre dans le coin supérieur droit laisse voir un paysage avec une montagne et un village, un détail que j’aime beaucoup parce qu’il ouvre le tableau vers l’extérieur et donne de la profondeur à une composition sinon très resserrée. La précision de l’œuvre nous renseigne aussi sur les tenues vestimentaires de l’époque, et c’est sans doute ce qui m’intéresse le plus : on peut presque lire, dans les étoffes et les ornements, la mode des cours allemandes de la Renaissance. Enfin, quand on sait que ce portrait, peint sur bois en 1528, a été transposé sur toile, je mesure le soin qu’il a fallu pour qu’il nous parvienne avec cette finesse intacte.
Une perle. Puis des dizaines d’autres, cousues sur la résille qui enserre les cheveux. Vos yeux glissent vers les plumes d’autruche, si frisées qu’on croit les sentir frémir. Le velours rouge du chapeau boit la lumière. Le visage, lui, la renvoie, lisse et pâle comme de la porcelaine.
Le linge, les perles, la toile
Regardez les mains. Vous les cherchez. Un linge blanc, cassé en longs plis argentés, porte la grappe dorée et la pomme. Les mains disparaissent dessous. Le Cranach Digital Archive juge cette présentation inhabituelle chez le peintre. Autour, tout scintille. Un collier serti de pierres rouges et vertes serre la gorge. Un rang de perles retient un pendentif en rosace. Une chaîne d’or torsadée descend sur le corsage brodé. Les manches gonflent en bourrelets de velours. Approchez-vous encore. Un fin réseau de craquelures parcourt la peau. Peint sur panneau, le tableau a été transposé sur toile. Cette opération se répand à Paris au milieu du XVIIIe siècle. On amincit le bois jusqu’à la peinture, puis on la recolle sur une toile neuve. Le geste est risqué, souvent destructeur. Ici, le velours garde pourtant toute sa profondeur.
Lucas Cranach l’Ancien, Wittenberg, 1528
Lucas Cranach l’Ancien naît en 1472 à Kronach, en Franconie. Vers 1505, Frédéric le Sage, Électeur de Saxe, l’appelle à Wittenberg comme peintre de cour. Il sert trois Électeurs successifs, au cœur de la Réforme naissante. Au milieu des années 1520, son atelier s’agrandit et sa production s’accélère. Ce portrait date de cette pleine maturité. Il fixe la mode des cours allemandes de la Renaissance avec une minutie d’orfèvre. Chaque perle est à sa place. Le nom de la jeune femme, lui, nous échappe. La fiche de l’œuvre au Clark Art Institute ne l’identifie pas davantage.
Actualité : la collection Tavitian au Clark
Ce portrait fait partie d’un ensemble exceptionnel entré au Clark Art Institute : 331 œuvres et plus de 45 millions de dollars légués par la fondation d’Aso O. Tavitian, philanthrope et ancien administrateur du musée disparu en 2020. Le public peut en découvrir une première sélection dans l’exposition An Exquisite Eye: Introducing the Aso O. Tavitian Collection, présentée du 13 juin 2026 au 21 février 2027 et réunissant environ 150 œuvres, dont des pièces de Jan van Eyck, Jean-Antoine Houdon ou Élisabeth Vigée Le Brun. À plus long terme, la collection disposera d’un écrin dédié : le musée a dévoilé en juillet 2026 les plans de la nouvelle aile Aso O. Tavitian, conçue par Selldorf Architects, dont les travaux débuteront en janvier 2027 pour une ouverture prévue en 2028. Elle comptera douze galeries construites sur un seul niveau, entièrement consacrées à la collection Tavitian. Côté recherche, Cranach reste très étudié : un symposium consacré à son œuvre graphique et à celle de ses fils s’est tenu à Cologne les 16 et 17 octobre 2026, et le Kulturforum de Berlin prépare l’exposition Cranach – Menschen – Bilder, programmée du 31 octobre 2027 au 30 janvier 2028.
Source : Clark Art Institute et The Art Newspaper.
Une question pour vous
Cranach peint aussi des Vénus et des Ève vers la même époque : retrouvez-vous un peu de leurs traits dans ce visage ?
À propos de cette œuvre
- Portrait d’une jeune femme tenant des raisins et des pommes
- Lucas Cranach l’Ancien
- 1528
- Huile sur panneau transposée sur toile
- 81,6 × 54,9 cm
- Clark Art Institute, Williamstown (Massachusetts)
- Don de la fondation Aso O. Tavitian, 2025.1.9
- https://www.clarkart.edu/ArtPiece/Detail/Portrait-of-a-Young-Woman-Holding-Grapes-and-Apple
