
À retenir
Peints par Paul Cézanne entre 1902 et 1904, les Baigneurs de la Barnes Foundation de Philadelphie sont une huile sur toile de petit format. Le tableau montre un groupe de figures nues rassemblées dans une forêt, un thème que l’artiste aixois reprend jusqu’à la fin de sa vie, notamment dans Les Grandes Baigneuses conservées par la même institution. Rattachée au post-impressionnisme, la composition emprunte ses poses à la statuaire classique mais laisse les corps indéfinis, souvent androgynes, fondus dans le feuillage. Touche rapide, cernes bleus et réserves de toile nue y construisent l’espace par la couleur. Cette approche a profondément marqué les peintres du XXᵉ siècle, dont Henri Matisse.
En cette période anniversaire, 120 ans tout juste après la mort de Paul Cézanne en octobre 1906, je voulais m’arrêter sur ce petit format qui me touche particulièrement. Il mesure à peine 24 × 27,5 cm. Ce sont des baigneurs, un thème cher à Cézanne, qu’il a repris inlassablement pendant les trente dernières années de sa vie, jusqu’aux grandes compositions monumentales dont l’une est d’ailleurs conservée elle aussi à la Barnes Foundation. Le sujet est aussi ancien que la peinture elle-même : des nymphes de Titien aux bergers de Poussin, en passant par le Déjeuner sur l’herbe de Manet, les corps nus dans la nature traversent toute l’histoire de l’art.
Mais ici, la représentation du corps n’est pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est le travail de la forme. Les baigneurs ne sont ni idéalisés ni individualisés : ce sont des volumes, des masses qui dialoguent avec les arbres et le ciel. Cézanne travaille vite, par coups de pinceau vifs, presque nerveux. Il utilise peu de couleurs, juste ce qu’il faut pour faire exister la végétation et les corps. Il ne cherche pas à finir ni à lisser. L’essentiel n’est pas dans la représentation mais dans le résultat : une construction où chaque touche compte, où le paysage et les figures ne font plus qu’un.
C’est pour cela que j’aime cette petite œuvre. Elle porte tout l’héritage de l’histoire de l’art, et en même temps elle est profondément nouvelle, traitée d’une manière que personne n’avait osée avant lui. On y sent déjà ce qui fascinera Matisse et Picasso quelques années plus tard, et ce que l’exposition « Cézanne et nous » au Grand Palais met justement en lumière cet automne. Devant ce tableau, j’ai le sentiment d’assister à un moment de bascule : une approche résolument différente de celle de ses prédécesseurs, qui ouvre la voie à la peinture moderne.
Regardez le haut de la toile, à gauche. Entre deux touches de vert, le lin apparaît à nu. Il est beige, presque rêche. Vous sentez le grain du tissu sous la couleur. Puis votre œil descend. Une silhouette debout vous tourne le dos, le bras levé. Sa chair orangée est cernée de bleu.
Les Baigneurs en détail
Approchez-vous encore. Ces réserves de toile nue ne sont pas des oublis. Cézanne les laisse respirer dans le feuillage, mais aussi dans les corps. Sur le dos d’un baigneur assis, la trame du support affleure sous un frottis rosé. La pâte reste souvent mince, posée en touches juxtaposées. Ailleurs, elle s’épaissit en virgules sinueuses, presque des flammes.
Les contours ne sont pas tracés d’avance. Ils naissent au pinceau, en cernes bleus. Puis ils sont recouverts, puis repris. Observez certaines épaules : deux lignes s’y superposent. La main du peintre hésite, corrige, décide sous vos yeux.
La palette tient en quelques accords. Des bleus profonds, des verts acides, des ocres chauds pour la terre et la peau. Aucune source de lumière ne domine. La clarté vient des taches jaune pâle dans les arbres et du blanc cru de la toile. Le bleu du ciel coule jusque dans la chair. En haut, au centre, une figure est presque entièrement peinte en bleu. Elle se dissout dans l’arbre qui l’entoure.
Le cartel du musée le souligne : les poses viennent de la statuaire classique. Les corps, eux, restent indéfinis, souvent androgynes. Voilà la tension du tableau. Cézanne emprunte au marbre sa stabilité. Puis il refuse aux figures la densité du marbre. Elles pèsent sur le sol ocre. Elles s’évaporent pourtant dans le feuillage. Le sujet est la baignade. L’eau, elle, reste introuvable.
Comparez avec Les Grandes Baigneuses, conservées dans la même collection. Albert Barnes les acquiert en 1933. Le grand format pose une architecture. Ce petit format cherche, essaie, défait. Il garde la trace de chaque décision.
Cézanne et son temps
Entre 1902 et 1904, Paul Cézanne a dépassé la soixantaine. Le thème des baigneurs l’accompagne depuis des décennies. Autour de lui, une jeune génération observe ces recherches avec attention. Henri Matisse a déjà fait son choix. En 1899, il achète à Ambroise Vollard les Trois Baigneuses de Cézanne. Il les garde près de quarante ans, puis les offre au Petit Palais en 1936.
Le post-impressionnisme cherche alors une peinture qui construit au lieu de décrire. Cézanne y apporte une réponse radicale. La touche devient structure. La couleur devient volume. Le corps humain n’est plus un modèle à flatter, mais une forme parmi les arbres.
Aujourd’hui, le format modeste de cette huile sur toile surprend. Elle tiendrait entre deux mains. Elle contient pourtant tout un programme pour la peinture du XXᵉ siècle.
Actualité : la Barnes Foundation en 2026
L’année 2026 marque le 120ᵉ anniversaire de la mort de Paul Cézanne, disparu à Aix-en-Provence le 22 octobre 1906, et plusieurs grandes institutions lui rendent hommage. À Philadelphie, la Barnes Foundation, qui conserve l’une des plus importantes collections de Cézanne au monde, a vécu une année marquante. Le musée de l’Orangerie a été la première institution à recevoir des prêts de la collection Barnes, pour l’exposition « Henri Rousseau, l’ambition de la peinture », présentée du 25 mars au 20 juillet 2026. C’était la première fois depuis près de 40 ans que des tableaux de la Barnes étaient montrés dans une autre institution. Actuellement, la fondation présente « Noguchi to Asawa: Designing Postwar America » du 20 septembre 2026 au 10 janvier 2027, dans le cadre d’une programmation qui s’inscrit dans la commémoration des 250 ans des États-Unis à Philadelphie.
Source : Barnes Foundation.
Une question pour vous
Pendant des siècles, le nu devait être parfait. Qu’est-ce qui vous dérange, ou vous plaît, dans ces corps inachevés ?
À propos de cette œuvre
- Baigneurs
- Paul Cézanne
- 1902–1904
- Huile sur toile
- 24 × 27,5 cm (9 7/16 × 10 13/16 in.)
- The Barnes Foundation, Philadelphie
- https://collection.barnesfoundation.org/objects/5662/Bathers-(Baigneurs)/
