
On est ici dans l’abstraction pure, mais une abstraction qui n’a rien de froid. Face à « Z VIII« , ce qui me frappe d’abord, c’est le format : une toile assez large pour que la composition respire et que l’œil circule librement d’une forme à l’autre. Moholy-Nagy construit un jeu de tensions entre des cercles et des rectangles qui semblent flotter les uns par-dessus les autres, comme suspendus à des altitudes différentes. Un effet de profondeur obtenu sans aucune perspective classique, uniquement par la superposition et le recouvrement des plans. C’est typique de sa période berlinoise : la même rigueur géométrique que dans ses photogrammes, transposée ici à la détrempe, une technique qui donne à la couleur une matité particulière, presque poudreuse, très différente du satiné de la peinture à l’huile.
Ce que j’aime dans ce tableau, c’est justement ce paradoxe : des formes d’une simplicité presque enfantine, et pourtant un regard qui ne se pose jamais tout à fait, il glisse, hésite, revient. Les couleurs, sobres et réduites à quelques teintes, ne cherchent pas à séduire immédiatement ; elles installent un équilibre discret, presque silencieux, qui laisse toute la place à la construction des formes elle-même.
Voir
Regardez ce ruban jaune, transparent, qui traverse la toile en diagonale. Il croise une lame gris-bleu verticale, dressée comme une antenne. Plus loin, un cercle blanc occupe l’angle supérieur droit, immense, presque plein cadre. Un pilier noir le traverse, sombre et vertical. En bas, deux demi-cercles semblent se superposer, l’un brun, l’un noir, comme deux ombres portées l’une sur l’autre. Rouge, orange, rose pâle, bleu délavé : les couleurs s’additionnent sans jamais se fondre vraiment, presque comme un instantané pris juste avant que tout ne bascule.
Comprendre
Fin 1921, Moholy-Nagy explore la fonction spatiale des formes géométriques. Installé à Berlin depuis l’hiver 1919-1920, il reste marqué par les idées de la revue hongroise Ma. Son fondateur Lajos Kassák écrit en 1922 que l’art ne concerne pas l’image du monde mais son architecture. Moholy-Nagy applique cette idée à la peinture : des formes abstraites bâtissent des constructions autonomes sur fond neutre. Il s’inspire aussi de l’architecture de verre imaginée par Paul Scheerbart, inondée de lumière. Les formes de « Z VIII« , tracées à la règle et au compas, semblent jaillir de la toile brute. Peinte à la détrempe à la colle, la surface garde une matité qui accentue cette impesanteur. Le critique Ernő Kállai évoque en 1924 un flottement sans entrave. Né en Hongrie, Moholy-Nagy enseigne bientôt au Bauhaus, aux côtés de Kandinsky et Klee. Il y développe une pensée de la lumière qui dépasse la peinture, jusqu’au cinéma et à la photographie.
Ressentir
Face à « Z VIII », l’œil ne se repose jamais. Il saute d’un plan à l’autre, cherche un point d’ancrage, n’en trouve pas vraiment. Cette instabilité n’est pas un défaut, elle est le programme même de l’œuvre. Moholy-Nagy construit un espace qui bouge sans jamais bouger, cent ans avant les écrans. Restez quelques minutes devant la toile. Laissez les formes se réorganiser sous votre regard, sans les forcer.
Actualité
À l’été 2026, la Neue Nationalgalerie de Berlin, qui conserve « Z VIII », poursuit une programmation particulièrement riche autour de l’art du début du XXᵉ siècle. Le musée accueille jusqu’au 9 août 2026 une rétrospective Constantin Brancusi organisée avec le Centre Pompidou, tandis que l’exposition « Ruin and Rush – Berlin 1910-1930 » (25 avril 2026 – 3 janvier 2027) revient sur l’effervescence artistique de la capitale allemande pendant la République de Weimar, contexte historique direct de la création de « Z VIII ». À l’automne 2026, une nouvelle exposition consacrée à l' »art dégénéré », catégorie sous laquelle l’avant-garde berlinoise, dont Moholy-Nagy, fut proscrite par le régime nazi, viendra compléter cette programmation.
Source : museumsportal-berlin.de
Une question pour vous
💭 « Architecture picturale », disait Kassák. Mais une architecture sans poids, sans sol, sans mur porteur, est-ce encore une architecture, ou déjà autre chose ?
📌 À propos de cette œuvre
- Z VIII
- László Moholy-Nagy
- 1924
- Détrempe à la colle sur toile
- 114 x 132 cm
- Neue Nationalgalerie, Berlin
- https://recherche.smb.museum/detail/964847/z-viii






