
Un homme riche a payé pour qu’on le peigne en soldat glorieux. Rembrandt (1606-1669) a pris la commande et a peint l’homme sous le costume. Il a quarante-huit ans en 1654 : sa gloire est derrière lui, sa ruine devant. Il sera en effet déclaré insolvable deux ans plus tard, contraint de vendre sa maison et sa propre collection. Ce n’est plus le peintre qui flatte.
Celui qui pose n’a probablement jamais été militaire : c’est Floris Soop, riche célibataire, collectionneur de cent quarante tableaux, qui n’a sans doute porté l’étendard nulle part ailleurs que ce jour-là. Il veut être fixé dans l’habit d’apparat d’une enseigne de la garde civique, le grand drapeau, la plume au chapeau, le baudrier de cuir ouvragé en travers de la poitrine. C’est une panoplie de prestige, un rôle qu’on s’offre. On n’est même plus tout à fait sûr que ce soit lui : l’identification est aujourd’hui contestée, ce qui rend l’homme plus insaisissable encore. Et Rembrandt, à ce moment de sa vie, ne peint plus les surfaces. Il peint ce qu’il y a dessous.
Alors regardons l’écart. Le costume est somptueux, rendu avec une virtuosité folle : les cheveux qu’on croirait toucher, le cuir travaillé, l’étoffe qui accroche la lumière. Mais le visage, lui, ne « fait pas » le soldat : il est lourd, fatigué, humain, un peu ailleurs. La lumière ne le glorifie pas, elle le scrute. Et c’est là que la toile nous atteint : on sent la distance entre l’image qu’un homme veut donner de lui et la vérité qu’un peintre, s’il est grand, ne peut pas s’empêcher de voir. On reconnaît le besoin d’être regardé autrement qu’on est et l’œil lucide, un peu cruel, un peu tendre, de celui qui voit clair.
Vingt-quatre ans plus tôt, à Leyde, ce même Rembrandt se peignait lui-même, jeune homme scrutant son propre visage sur une plaque de cuivre à peine plus grande qu’une carte postale. Toute sa vie, il aura posé la même question : qui décide du visage qu’on montre ? Ici, payé pour fabriquer celui d’un autre, il n’a pas su mentir.
Une question pour vous
💭 Entre l’image que cet homme voulait projeter et celle que Rembrandt a choisi de révéler, laquelle contemplons-nous réellement ?
À propos de cette œuvre
- Le Porte-étendard (probablement Floris Soop, 1604-1657)
- Rembrandt van Rijn, 1654
- Huile sur toile
- 140,3 × 114,9 cm (55 1/4 × 45 1/4 in.)
- The Metropolitan Museum of Art, New York
- https://www.metmuseum.org/art/collection/search/437395






