
Ce tableau me touche d’abord par la tension qu’il ménage entre deux lectures irréconciliables. La première est celle du vanitas : les bulles de savon, éphémères par nature, et la fleur coupée renvoient à la fragilité de toute chose : un motif bien ancré dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Mais Netscher y ajoute une couche plus intime et plus sombre : l’enfant lui-même est un symbole de précarité dans une époque où la mortalité infantile frappait sans distinction. La seconde lecture est presque contradictoire : c’est un tableau qui rayonne, qui célèbre la jeunesse dans ce qu’elle a de plus vivant et de plus concentré.
Ce qui me frappe techniquement, c’est la maîtrise avec laquelle Netscher restitue les matières, les plumes du chapeau, le ruban, l’étoffe, avec une précision qui n’a rien à envier aux grands miniaturistes flamands. Et c’est là que réside, à mon sens, la véritable performance : tout cela tient sur un panneau de moins de 11 centimètres de haut. Cette contrainte de format, loin d’appauvrir l’œuvre, lui confère une intensité particulière, presque celle d’un bijou.
Quant au regard de l’enfant, il me semble être le cœur du tableau. Ce n’est pas un regard insouciant : il y a quelque chose de grave, presque de pensif, comme si le petit souffleur de bulles comprenait déjà, intuitivement, ce que son geste signifie.
Ce n’est pas un tableau joyeux. Ou plutôt, il l’est, et c’est là le piège.
Vous êtes devant un enfant aux boucles rousses, coiffé d’un chapeau à plumes bleues et dorées. Il tient une paille. Une bulle s’échappe, parfaite, vers le coin supérieur droit. Caspar Netscher a peint cela en 1670, sur un panneau grand comme la paume d’une main.
Ce que le tableau nous dit
Regardez les matières. Le satin blanc froncé, les rubans bleus, les plumes rendues brin par brin. Netscher est un peintre de la précision. Chaque détail affirme sa permanence. Pourtant le sujet, lui, dit l’inverse : une bulle éclate toujours. Sur le rebord de pierre, une fleur coupée. Le vanitas est là, discret, implacable. La technique dure. Le sujet disparaît. Cette contradiction, Netscher ne la résout pas.
Ce que l’époque nous dit
Dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle, le thème de l’enfant soufflant des bulles est codifié. Homo bulla, l’homme est une bulle, dit l’adage latin. Mais Netscher déplace le motif. Son garçon n’est pas abstrait. Il est précis, charnel, vivant. Et dans une époque où la mortalité infantile emportait sans prévenir, ce visage plein de vie porte un poids supplémentaire. La joie et le deuil occupent le même espace.
Caspar Netscher, né vers 1639, fut l’élève de Ter Borch. Il s’installe à La Haye en 1662. Il y devient le portraitiste des élites, admiré pour sa virtuosité dans le rendu des étoffes.
Actualité – Mauritshuis, 2026
Le Mauritshuis consacre en 2026 une large place à la peinture de genre du Siècle d’or. Deux récentes acquisitions du musée, Fille chantant et Garçon jouant du violon de Frans Hals (vers 1628), sont actuellement exposées en salle 13, dans une présentation dédiée à la peinture de genre, jusqu’au 5 novembre 2026. Ces deux tableaux représentent des enfants saisis dans un instant de vie quotidienne, exactement comme le petit souffleur de bulles de Netscher, une belle occasion d’ancrer l’œuvre dans un dialogue avec l’actualité du musée.
Source : mauritshuis.nl
Une question pour vous
💭 Une bulle parfaite, un regard grave, une fleur déjà morte : peut-on vraiment peindre la joie sans peindre sa fin ?
À propos de cette œuvre
- Un garçon faisant des bulles de savon
- Caspar Netscher
- 1670
- Huile sur panneau
- 11,2 × 8,4 cm
- Mauritshuis, La Haye
- https://www.mauritshuis.nl/fr/decouvrir-la-collection/oeuvres-d-art/l120-a-boy-blowings-bubbles






