
Ce tableau me touche profondément, et je crois comprendre pourquoi il continue de résonner aujourd’hui. Fuir une dictature, une guerre, une épidémie : ces réalités restent le quotidien de millions de personnes. Ce qui me frappe chez Gawell, c’est sa capacité à peindre la fuite sans pathos, avec une douceur presque cruelle. La palette froide installe un silence pesant que je ressens comme une résignation lucide, plus déchirante encore que le cri.
Ce regard mélancolique n’est sans doute pas étranger au vécu de l’artiste : Gawell a lui-même fui l’Allemagne nazie en 1938. Il savait ce que signifie partir avec peu et cette sincérité se perçoit dès le premier regard. En un temps où l’instabilité du monde s’invite chaque jour dans nos écrans, Réfugiés s’impose comme une œuvre qui ne vieillit pas.
Vous êtes devant une main. Juste une main. Celle de la femme, posée avec une douceur qui contredit tout le reste. Autour d’elle, la toile vibre d’un vert presque violent, un paysage qui fuit, lui aussi, vers le fond. Oskar Gawell pose ses figures au premier plan, massives, sans horizon rassurant.
Ce que la toile nous dit
Regardez la matière. La pâte est épaisse par endroits, griffée, posée en larges à-plats expressionnistes. Les visages ne cherchent pas votre regard. La paysanne penche la tête dans un geste instinctif, presque animal. Derrière, une vache grise se détache à peine du fond, présence muette, compagne de l’errance. Gawell travaille la couleur contre l’émotion : le vert du paysage est presque festif, et c’est là que réside la tension. La beauté chromatique de la toile refuse de pleurer ce qu’elle montre.
Ce que l’époque nous dit
Oskar Gawell peint cette scène à une période trouble. Élève de Lovis Corinth à Berlin, proche du groupe Die Brücke, membre de la Sécession de Vienne, il perd sa chaire berlinoise sous la pression nazie. En 1938, il fuit. Il arrive à Vienne, réfugié lui-même. Ce tableau, non daté, porte peut-être cette expérience intime de la dépossession. L’huile sur toile, 69 x 84,5 cm, est aujourd’hui conservée au Belvédère de Vienne.
Oskar Gawell (1888-1955), né en Prusse orientale, formé entre Breslau, Weimar et Berlin. Expressionniste lyrique, figure méconnue de l’art autrichien d’après-guerre.
Actualité : une résonance qui ne faiblit pas
Le titre Réfugiés résonne différemment selon les époques, et il n’a jamais cessé d’être d’actualité. La dimension autobiographique de cette œuvre, documentée par les biographes de Gawell, lui confère une sincérité rare. Le Belvédère de Vienne, qui conserve cette toile, est l’un des musées les plus actifs d’Europe en 2026, avec plusieurs expositions majeures en cours jusqu’à l’automne.
Une question pour vous
💭 Si vous deviez situer cette toile dans un musée, entre une pietà de la Renaissance et un Käthe Kollwitz des années 1920, où exactement la placeriez-vous ?
À propos de cette œuvre
- Réfugiés, Paysanne et enfant
- Oskar Gawell
- non daté
- Huile sur toile
- 69 x 84,5 cm
- Belvedere Museum, Vienne
- https://sammlung.belvedere.at/objects/3468/fluchtlinge






