
Renoir nous livre, dans ce portrait saisissant, une étude psychologique remarquable d’Eugène Murer, figure fascinante de la vie parisienne.
L’artiste capture avec brio la dualité de son modèle : à la fois rêveur et homme d’action, artiste et entrepreneur. Le cadrage resserré sur le visage, la pose méditative, la main soutenant la tête et le regard perdu dans le lointain créent une atmosphère d’intimité contemplative. La touche vaporeuse si caractéristique de Renoir se déploie dans l’arrière-plan verdoyant, tandis que le traitement du visage, plus précis, met en valeur la barbe rousse soigneusement taillée et l’élégance de la tenue, avec ce nœud papillon bleu profond qui ponctue la composition. L’œuvre témoigne de la maîtrise technique du peintre, notamment dans le rendu subtil des carnations et le dialogue chromatique entre les tons chauds du visage et les verts chatoyants du fond. Eugène Murer sera un grand collectionneur, passionné par les impressionnistes ; il posséda notamment une quinzaine de toiles de Renoir.
Pour aller plus loin
- Eugène Murer (Hyacinthe-Eugène Meunier, 1841–1906), par Auguste Renoir, 1877
- 47 x 39.4 cm (18 1/2 x 15 1/2 in.)
- The Metropolitan Museum of Art, Fifth Avenue, New York, exposé dans la Galerie 821
- https://www.metmuseum.org/art/collection/search/438011
Pierre-Auguste Renoir (1841-1919) est l’un des maîtres incontestés du mouvement impressionniste. Issu d’un milieu modeste, il débute comme peintre sur porcelaine avant de se consacrer à la peinture de chevalet.
Sa technique unique, alliant spontanéité du geste et sensualité de la touche, révolutionne l’art du portrait. Sa capacité à saisir l’essence de ses modèles, comme dans ce portrait de Murer, tout en maintenant une fraîcheur d’exécution incomparable, en fait l’un des portraitistes les plus recherchés de son époque. Son influence sur l’art moderne est considérable, ouvrant la voie à une nouvelle conception de la représentation humaine où l’émotion et la technique se fondent en une parfaite harmonie.
Eugène Murer : pâtissier, collectionneur, ami des impressionnistes
Portrait d’Eugène Murer représente l’un des personnages les plus singuliers de l’entourage impressionniste. Hyacinthe-Eugène Meunier, dit Eugène Murer, né à Poitiers le 14 mai 1841, mort à Auvers-sur-Oise le 22 avril 1906, tient une pâtisserie au 95 boulevard Voltaire à Paris. C’est là que, tous les mercredis soir, il accueille à sa table des invités peu ordinaires : Renoir, Monet, Cézanne, Pissarro et, plus tard, Van Gogh. Ami d’enfance d’Armand Guillaumin, qui l’introduit dans les cercles impressionnistes, Murer est aussi peintre amateur, écrivain, et publie sous le pseudonyme de Gêne-Mûr. Il constitue au fil des années une collection d’une centaine de toiles impressionnistes, dont une quinzaine de Renoir, une collection réunie non par fortune héritée mais par goûts personnels solides et par la fidélité de ses amitiés.
La pose du penseur
Ce que Renoir peint ici en 1877, c’est moins un portrait officiel qu’une présence, un homme capturé dans un moment de méditation, la main soutenant le menton, le regard porté au loin dans une légère absence. La barbe rousse de Murer et le nœud papillon bleu profond sont les deux accents chromatiques qui ancrent la composition. Renoir joue sur un contraste caractéristique de son art du portrait : un fond vaporeux, presque effacé, dans les bleus gris, contre lequel le visage est rendu avec une précision psychologique toute différente. Ce dualisme stylistique, flou et précis dans la même toile, construit un sentiment d’intimité que les portraits de commande n’atteignent pas. Pissarro peindra Murer à son tour en 1878, preuve de l’attachement sincère de ces peintres au personnage. Le tableau est aujourd’hui exposé dans la Galerie 821 du Metropolitan Museum of Art de New York.
Deux portraits pour une même figure
La comparaison entre ce Portrait d’Eugène Murer de Renoir (1877) et celui que réalisera Pissarro l’année suivante, conservé au Museum of Fine Arts de Springfield, Massachusetts, est instructive. Pissarro insiste davantage sur l’aspect social de Murer, l’homme installé, l’entrepreneur ; Renoir le saisit dans son intériorité, dans ce retrait pensif qui dit quelque chose de l’amateur d’art sincère, de celui qui aime la peinture pour ce qu’elle dit et non pour ce qu’elle vaut. Que Renoir ait choisi cette pose et ce traitement pour un ami qui ne passait pas de commande au sens strict, mais qui accueillait, nourrissait, protégeait ces peintres à une époque où leurs œuvres ne se vendaient pas, dit quelque chose de la nature du lien : moins un portrait qu’un hommage discret.
Renoir portraitiste des milieux intermédiaires
1877 est l’année de la troisième exposition impressionniste. Renoir y présente dix-sept œuvres et, pour la première fois, commence à attirer une clientèle bourgeoise. Le Portrait d’Eugène Murer appartient à cette période de transition où Renoir affine son art du portrait mondain, non les grands formats académiques mais des formats intimes, à mi-corps, qui disent quelque chose d’un monde où l’argent nouveau et l’avant-garde culturelle se croisent dans les salons parisiens.
