
Quelle surprise que cet autoportrait ! Dès le premier regard, sa puissance s’impose : les couleurs franches, le cadrage serré sur le visage, et surtout cette expression, assurée, presque provocatrice, d’une femme qui se représente sans concession. C’est ce mélange de force intérieure et d’audace formelle qui m’a décidé à choisir cette œuvre pour VMuseum aujourd’hui. Elle s’inscrit dans la série que nous consacrons régulièrement aux artistes du Blaue Reiter, ce mouvement dont l’un des objectifs assumés était la transformation sociale par l’art. Et cet autoportrait en est, selon moi, l’une des illustrations les plus éloquentes : Marianne von Werefkin ne se peint pas en sujet passif, elle s’affirme en artiste à part entière, dans un monde de l’art alors largement dominé par les hommes. Ce portrait est un acte autant qu’une œuvre.
Ce regard vous arrête net. Les yeux rouge vermillon de Marianne von Werefkin fixent le spectateur avec une intensité presque inconfortable. Le visage tourne de trois quarts. Rien n’est doux ici. Les lèvres, d’un rouge plus chaud, esquissent une légère amertume. Le chapeau encadre le visage allongé comme une armure. On ne regarde pas ce portrait. Il vous regarde.
Ce que cache la surface
Werefkin peint cet autoportrait vers 1910, en tempera et laque de bronze sur papier marouflé sur carton. La technique est rare, le geste expressif. Les coups de pinceau nerveux du fond bleu-acier portent l’empreinte de Van Gogh. Les tons complémentaires bleu-vert et jaune se répètent sur le visage, créant une vibration chromatique proche des Fauves. Ce n’est pas un portrait de ressemblance. C’est un portrait d’état intérieur. Werefkin peint son énergie, ses contradictions, sa volonté d’exister. L’œuvre est conservée à la Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich, au cœur de la collection Blaue Reiter.
L’artiste et son époque
Née en 1860 en Russie, Marianne von Werefkin arrive à Munich en 1896. Elle y tient un salon rue Giselastraße, à Schwabing, qui devient un foyer intellectuel majeur. Kandinsky, Jawlensky, Franz Marc y débattent. Elle est la figure dominante, décrite comme une « transmettrice d’ondes d’énergie presque palpables ». Pendant dix ans, elle suspend sa propre pratique pour soutenir la carrière de Jawlensky. Vers 1906, elle reprend le pinceau. Cet autoportrait marque ce retour au sommet.
Actualité
Cet héritage reste vivant. Depuis 1990, le Verein der Berliner Künstlerinnen 1867 honore sa mémoire à travers le Prix Marianne-Werefkin, premier prix artistique allemand exclusivement dédié aux femmes. En novembre 2025, sa 13e édition a récompensé Mehtap Baydu, lors d’une cérémonie à la Kommunale Galerie Berlin. (Source : https://www.vdbk1867.de/werefkin-preis-2/)
Une question pour vous
💭 Un autoportrait peut-il être un acte politique ? Que lisez-vous dans ce regard ?
À propos de cette œuvre
- Autoportrait I
- Marianne von Werefkin
- vers 1910
- Tempera et laque de bronze sur papier marouflé sur carton
- 51 × 34 cm
- Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich
- https://www.lenbachhaus.de/en/digital/collection-online/detail/selbstbildnis-i-30020411
Un autoportrait comme manifeste
Autoportrait I (vers 1910) est une œuvre de rupture dans la carrière de Marianne von Werefkin. Née en 1860 à Toula, en Russie, von Werefkin avait subi en 1888 une blessure grave à la main droite lors d’un accident de chasse. Loin d’y mettre fin définitivement à sa carrière de peintre, elle adapta sa pratique. Mais c’est une raison différente qui l’éloigne de la peinture pendant près d’une décennie : installée à Munich en 1896 avec Alexej Jawlensky, dont elle est la compagne, elle renonce à sa propre production artistique pour soutenir et promouvoir l’œuvre de ce dernier, convaincue qu’un homme incarne mieux l’ambition révolutionnaire de l’art nouveau. Ce renoncement prend fin vers 1906, lorsqu’elle reprend le pinceau. Autoportrait I, peint sur carton (51 × 34 cm, tempera et laque de bronze), traduit ce retour avec une violence expressive remarquable : les yeux vermillon fixent le spectateur avec une intensité presque inconfortable, les contrastes de bleu-vert et de jaune vibrent comme chez les Fauves. Ce n’est pas une ressemblance que von Werefkin cherche, c’est une présence, une volonté d’exister.
Le salon de Munich et le Blaue Reiter
Von Werefkin est une figure centrale de l’avant-garde munichoise de ces années, non seulement comme peintre mais comme animatrice intellectuelle. Son appartenance à la Neue Künstlervereinigung München (NKVM), fondée en 1909, et ses liens étroits avec Kandinsky et Franz Marc font d’elle une interlocutrice décisive dans les discussions qui mènent à la création du Blaue Reiter en 1911. Le Lenbachhaus de Munich, qui conserve Autoportrait I, est aussi le musée qui rassemble la plus grande collection mondiale d’œuvres du Blaue Reiter, ce qui donne à ce tableau un contexte de conservation particulièrement cohérent avec son histoire.
Ascona et la reconnaissance tardive
En 1914, la guerre éclate. Von Werefkin quitte Munich et émigre en Suisse, s’installant définitivement à Ascona en 1918, où elle fonde en 1924 le groupe artistique Grosser Bär. Elle y meurt en 1938. Sa reconnaissance internationale comme artiste à part entière, et non simplement comme compagne ou muse de Jawlensky, est un phénomène du XXe siècle tardif et du XXIe siècle, nourri par la réévaluation critique des femmes artistes de l’expressionnisme.
