
Ce n’est pas une cascade que peint Hubert Robert. C’est le temps. Regardons ce qui domine la chute d’eau. Tout en haut, le petit temple rond de la Sibylle, vestige d’un monde disparu depuis dix-sept siècles. Tout en bas, l’eau qui tombe, indifférente ; la même qu’au temps des Romains. Et entre les deux, minuscules, quelques figures qui lavent, marchent, vaquent à leur journée sans lever les yeux. Robert a tout dit dans cet écart : les empires tombent, l’eau continue, et nous, en bas, nous ne remarquons rien.
On surnommait Hubert Robert « le Robert des ruines », et ce n’était pas qu’une étiquette pittoresque. Formé à Rome auprès de Piranèse et de Pannini, il a passé sa vie à peindre ce qui restait des civilisations : colonnes brisées, temples mangés d’herbe, grandeurs réduites en décor. Ce tableau est composé en 1776, dix ans après son retour, de mémoire et avec imagination autant que d’après nature. Le site existe pour de vrai ; la composition, elle, est une pensée sur la ruine.
Et c’est là que la toile agit. On croit admirer un beau paysage doré ; on regarde en réalité une leçon d’humilité. Ces personnages du premier plan, ceux qui donnent l’échelle, c’est nous : affairés, tout petits, au pied d’une splendeur déjà effondrée que nous ne regardons même plus. Il n’y a pas de tragédie dans ce tableau, plutôt une sérénité étrange, celle qui a compris que tout passe et trouve cela beau, malgré tout.
Cette même cascade de Tivoli, Vernet l’avait peinte avant lui : c’était le maître que Robert cherchait à égaler sur ce motif. Deux regards sur la même eau, à quarante ans de distance. L’eau, elle, n’a pas bougé.
Reste un fait que le tableau, en 1776, ne pouvait pas connaître. Quelques années plus tard, l’homme qui peignait les mondes en ruine verra le sien s’effondrer : emprisonné sous la Terreur en 1793, il ne devra sa survie qu’à la chute de Robespierre. Il deviendra ensuite l’un des conservateurs du jeune musée du Louvre, et peindra un jour la ruine imaginée de la Grande Galerie. Ses ruines n’étaient pas de la nostalgie. C’était de la lucidité.
Une question pour vous
Au pied de la cascade, les petites figures ne lèvent pas les yeux vers les ruines. Et vous, aviez-vous regardé ces petits personnages ?
Pour aller plus loin
- Les Cascatelles de Tivoli, par Hubert Robert, en 1776
- 50 x 74 cm
- Collections du Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris (exposé au Rez-de-Jardin Salle 12), Paris Musées
- https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/les-cascatelles-de-tivoli-0
