
À retenir
Peinte vers 1600-1614 par l’atelier du Greco (Domenikos Theotokopoulos, 1541-1614), Saint Martin et le mendiant représente l’épisode de la charité de saint Martin de Tours, qui partage son manteau avec un pauvre. Le saint, soldat romain du IVe siècle, y est figuré en noble espagnol du Siècle d’or, monté sur un cheval blanc. L’œuvre relève du maniérisme, avec ses figures étirées, sa lumière argentée et sa touche nerveuse à l’huile sur toile. Cette version d’atelier illustre la diffusion des compositions du Greco à Tolède, très recherchées durant la Contre-Réforme. La toile est conservée à la National Gallery of Art de Washington.
Je suis toujours frappé par la modernité du Greco et par ce style qui n’appartient qu’à lui. Nous sommes à l’aube du XVIIe siècle, et il peint d’une manière radicalement différente de celle de ses pairs. Le trait est vif, enlevé ; les détails sont bien présents, mais traités avec une économie et une vivacité qui donnent à la scène son souffle. Ce qui me retient ici, c’est le cadrage resserré et cette vue presque en contre-plongée qui élance les figures : ces silhouettes étirées, cette verticalité si caractéristique du maître, où le corps semble tendre vers le ciel plus que peser sur le sol.
La palette froide et argentée, la lumière qui affleure sur les étoffes, tout concourt à cette étrangeté lumineuse qu’on ne confond avec aucun autre peintre. Et même s’il s’agit d’un travail d’atelier, la façon de faire du Greco s’y lit pleinement : ses compositions étaient si recherchées de son vivant qu’elles étaient reprises et déclinées, preuve d’un succès rare pour un artiste jugé, à l’époque déjà, hors norme. Personnellement, c’est un peintre qui me fascine et vers lequel je reviens toujours avec bonheur. Chaque rencontre avec l’une de ses toiles me donne l’impression de le découvrir à nouveau.
Au tournant du XVIIe siècle. Un genou bandé, une jambe nue, une bande de laine verte glisse entre deux mains. Un cavalier en armure d’or s’arrête sur le chemin. Un mendiant lève les yeux vers lui. Le partage commence.
Une charité en armure
Regardez le saint. Son armure d’apparat capte la lumière. L’or coule sur le métal. La fraise blanche serre le cou pâle. Le cheval blanc s’étire, allongé, presque irréel. En bas, le mendiant offre son corps maigre à la lumière froide. Sa peau claire répond à l’éclat argenté du ciel. Le manteau vert tranche sur tout ce métal. Le Greco travaille l’huile sur toile par touches vives et nerveuses. Les corps s’allongent et gagnent le ciel. Le maniérisme est là, dans cette torsion des formes et cette palette acide.
Un soldat romain en habit espagnol
Saint Martin coupe son manteau pour un pauvre. La légende vient du IVe siècle. Le soldat romain devient ici chevalier espagnol. Le Greco l’habille d’une armure d’apparat de son temps. Nous sommes en pleine Contre-Réforme. Le Siècle d’or espagnol réclame des images de foi et de charité. La dévotion veut des saints proches, presque contemporains. L’atelier du Greco répond à cette demande pressante. Il reprend la composition du maître, la décline, la diffuse. La charité prend alors le visage d’un noble de Tolède. Chaque réplique porte la ferveur d’une époque croyante et inquiète. Le partage devient un acte de foi.
Domenikos Theotokopoulos naît en Crète en 1541. Il apprend d’abord l’icône byzantine. Venise, puis Rome, forment sa main et son œil. Le Greco s’installe à Tolède vers 1577. Il y meurt en 1614. Son atelier prolonge son geste après lui. Ces figures étirées, cette ferveur mystique, deviennent sa signature. Sa peinture ne ressemble à aucune autre.
À voir en ce moment
L’œuvre du Greco connaît un regain d’attention en 2026. Jusqu’au 2 août 2026, le musée Jacquemart-André, à Paris, présente Splendeurs du baroque. De Greco à Velázquez, qui réunit pour la première fois en France une quarantaine de chefs-d’œuvre du Siècle d’or espagnol prêtés par la Hispanic Society of America de New York, parmi lesquels des toiles du Greco aux côtés de Velázquez et Zurbarán. Ce prêt exceptionnel de l’institution new-yorkaise est un rappel de l’intérêt patrimonial que continue de susciter le maître crétois, dont l’atelier a diffusé des compositions comme ce Saint Martin et le mendiant.
Source : musée Jacquemart-André
Une question pour vous
💭 Titien lui a appris la couleur, le Tintoret l’audace : que reste-t-il de Venise dans cette charité peinte à Tolède ?
À propos de cette œuvre
- Saint Martin et le mendiant
- Atelier du Greco (Domenikos Theotokopoulos)
- vers 1600-1614
- Huile sur toile
- 99,5 × 55 cm
- National Gallery of Art, Washington D.C.
- https://www.nga.gov/artworks/91-saint-martin-and-beggar





