
Paris, août 1915. La guerre déchire l’Europe. Juan Gris, Espagnol exilé à Montmartre, ne peint pas la violence. Il pose sur une table un journal, une pipe, un programme de théâtre. Il transforme ce quotidien en énigme visuelle.
Une table comme échiquier
Regardez : tout bascule. La table vue d’en haut s’incline vers vous, ses aplats brun striés comme du vrai chêne. Un journal, LE JOURNAL, occupe le centre, son lettrage blanc virant au vert selon le fond qui l’accueille. À gauche, un programme vert affiche FANTÔMAS en lettres noires, surmonté d’un masque aux yeux vides. Un cercle porte le chiffre 65. Un gobelet, une coupe de fruits surgissent en contours blancs, fantomatiques, superposés au bois. Dans l’angle inférieur droit, un damier noir et blanc émerge sous les papiers.
Fantômas dans le cubisme
En 1915, Fantômas est un phénomène populaire. Ce criminel masqué, héros de série de romans populaires de Souvestre et Allain, fascine les avant-gardes, Apollinaire, Picasso, Max Jacob le vénèrent. Juan Gris glisse son nom dans une nature morte cubiste analytique : un geste ironique et savant. L’œuvre appartient à son tournant esthétique : au lieu de fragmenter le réel, il le reconstruit par plans colorés, collages simulés, typographies. Le résultat ? Une image qui montre et dissimule à la fois, comme Fantômas lui-même.
Juan Gris, l’architecte du cubisme
Né à Madrid en 1887, José Victoriano González arrive à Paris en 1906 et devient Juan Gris. Voisin de Picasso au Bateau-Lavoir, il développe un cubisme plus rigoureux, plus coloré, presque musical. Fantômas illustre parfaitement sa méthode : construire une réalité nouvelle à partir de fragments du monde réel.
Une question pour vous
💭 Picasso fragmentait le réel, Braque le décomposait. Regardez ce tableau, en quoi Juan Gris joue-t-il un jeu différent ?
À propos de cette œuvre
- Fantômas
- Juan Gris
- 1915
- Huile sur toile
- 59,8 × 73,3 cm
- National Gallery of Art, Washington
- https://www.nga.gov/artworks/56101-fantomas
Fantômas, le crime en couverture
Fantômas (1915) de Juan Gris ne représente pas un tableau mais un objet : la couverture d’un roman populaire. Fantômas est le héros masqué et criminel d’une série de romans-feuilletons créée par Marcel Allain et Pierre Souvestre à partir de 1911, dont les éditions Fayard publient les volumes avec des couvertures illustrées reconnaissables entre toutes, silhouette noire dominant Paris, poignard à la main. Ces couvertures circulent massivement dans les kiosques parisiens et entrent dans l’atelier de Gris comme matériau visuel brut, au même titre que les partitions musicales, les paquets de tabac ou les journaux que le cubisme incorpore systématiquement dans ses compositions. Le choix de Fantômas n’est pas anodin : le personnage fascine les milieux d’avant-garde, Apollinaire, Blaise Cendrars et Max Jacob font partie de ses lecteurs enthousiastes. Le roman policier populaire devient ainsi une référence culturelle partagée entre la rue et l’atelier.
Le cubisme synthétique : reconstruire plutôt que fragmenter
Fantômas illustre la phase dite du cubisme synthétique, que Gris développe à partir de 1913 en se distinguant de la démarche analytique de Picasso et Braque. Là où le cubisme analytique décompose l’objet en multiples facettes simultanées, Gris part de plans colorés géométriques qu’il assemble pour reconstruire une forme reconnaissable. La couverture du roman est identifiable, on distingue le titre, la silhouette, les couleurs primaires, mais chaque élément est régi par une logique plastique autonome, indépendante de la représentation illusionniste. La toile (59,8 × 73,3 cm), signée en bas à gauche « Juan Gris / 8-1915 » et conservée à la National Gallery of Art de Washington, a été présentée lors de la rétrospective Gris organisée par ce musée en 1983, puis exposée à Dallas en 2021.
Gris parmi les cubistes : une voix singulière
José Victoriano González-Pérez, dit Juan Gris (1887-1927), arrive à Paris en 1906 et s’installe au Bateau-Lavoir, partageant l’immeuble avec Picasso. Autodidacte en peinture, il commence par le dessin de presse avant de se consacrer à la toile à partir de 1911. Son rapport au cubisme est celui d’un théoricien autant que d’un praticien : il en formule les principes dans des conférences et des textes, défendant l’idée d’une peinture qui part de l’abstrait pour aller vers le concret, « je pars d’un cylindre pour faire une bouteille », résume-t-il. Cette rigueur conceptuelle donne à son œuvre une cohérence formelle que ses contemporains reconnaissent et qui assure sa place centrale dans l’histoire du cubisme.
