Delft, 1654. Carel Fabritius immortalise un chardonneret enchaîné à sa mangeoire. L’oiseau vous regarde. Et vous ne pouvez détacher les yeux de lui.
Une présence saisissante sur fond de lumière
Sur un mur blanchi à la chaux, un Carduelis carduelis se perche avec une dignité tranquille. Observez la touche de jaune éclatant sur l’aile noire : un coup de pinceau, et c’est la vie. Fabritius travaille en empâtements épais, par couches d’épaisseur variable. Les coups de pinceau restent distincts. Le rouge de la tête, légèrement décoloré par le temps, devait autrefois flamboyer. La petite chaîne retient l’oiseau à sa mangeoire gris-bleu. Ce petit panneau dégage une belle intensité.
Un trompe-l’œil aux multiples secrets
Au 17e siècle, les chardonnerets sont des animaux de compagnie prisés. Leur surnom néerlandais, puttertje, vient de leur habileté à puiser l’eau avec un minuscule seau. Fabritius peint son oiseau sur un panneau découpé dans un support bien plus grand, ce qui intrigue les historiens de l’art. S’agissait-il d’une porte de cage en trompe-l’œil ? D’un volet dissimulant une niche ? D’un panneau de protection pour une autre œuvre ? Le point de vue légèrement plongeant suggère que le tableau était regardé par en dessous. À l’école de Delft, l’illusion est une discipline sérieuse.
Fabritius, le maillon fulgurant
Élève de Rembrandt à Amsterdam vers 1641, Carel Fabritius (1622-1654) s’en émancipe pour inventer une peinture plus claire, aérée. À Delft, il préfigure l’œil de Vermeer. Son œuvre compte à peine une douzaine de tableaux : en 1654, l’année même du Chardonneret, il périt dans l’explosion d’un dépôt de poudre qui ravage la ville.
Une question pour vous
💭 Trompe-l’œil, porte de cage ou volet protecteur : si ce tableau était en réalité un objet du quotidien, cela change-t-il votre regard sur lui ?
À propos de cette œuvre
- Le Chardonneret
- Carel Fabritius
- 1654
- Huile sur panneau
- 33,5 × 22,8 cm
- Mauritshuis, La Haye
- https://www.mauritshuis.nl/fr/decouvrir-la-collection/oeuvres-d-art/605-le-chardonneret
Une oeuvre survivante de l’explosion de Delft
Le Chardonneret est l’une des douze peintures environ qui constituent la totalité de l’oeuvre connue de Carel Fabritius (1622-1654) et c’est peut-être la plus fascinante d’entre elles. Le tableau représente un chardonneret européen (Carduelis carduelis) enchaîné par la patte à une mangeoire gris-bleu fixée contre un mur blanchi à la chaux. Dans les Provinces-Unies du XVIIe siècle, les chardonnerets sont des animaux de compagnie prisés : dressés à tirer l’eau depuis un minuscule seau à l’aide d’un fil, ils ornent les intérieurs bourgeois de la même façon que les perroquets ou les sansonnets. Fabritius peint ce chardonneret la même année où il meurt, à trente-deux ans, dans l’explosion du dépôt de poudre à canon de Delft le 12 octobre 1654, la Delftse Donderslag, ou « tonnerre de Delft », une catastrophe qui détruisit un quart de la ville et emporta avec elle la presque totalité de son œuvre.
La technique de Rembrandt au service d’une lumière nouvelle
Formé chez Rembrandt à Amsterdam vers 1641-1643, Fabritius développe à Delft une esthétique radicalement différente de celle de son maître : là où Rembrandt travaille dans les ombres et les bruns profonds, Fabritius explore la lumière claire, les blancs, les bleus pâles. Dans Le Chardonneret, la technique est parfaitement lisible : la plumage jaune vif est obtenu en posant une couche jaune sur une sous-couche noire, puis en grattant la surface mouillée avec le manche du pinceau pour révéler par endroits la couche sombre dessous, une virtuosité discrète qui crée une vibration chromatique que la photographie seule ne peut pas restituer. La peinture est posée en épaisseurs variables, avec des touches qui donnent de la matière au plumage et une quasi-transparence aux zones de mur.
Une oeuvre dont la fonction reste débattue
Les historiens d’art s’interrogent toujours sur la destination originale de ce panneau : trompe-l’œil destiné à décorer une cage, porte de placard, ou cache protégeant une autre œuvre ? La perspective légèrement plongeante suggère que le tableau était prévu pour être regardé d’en bas, ce qui accrédite l’hypothèse d’un objet fonctionnel autant qu’esthétique. Quoi qu’il en soit, Le Chardonneret est aujourd’hui l’œuvre la plus célèbre du Mauritshuis après la Jeune Fille à la perle de Vermeer, un peintre que Fabritius a probablement croisé à Delft et dont il a pu influencer la lumineuse palette de blanc et de bleu.

