
Paris, vers 1880. La leçon bat son plein. Dans la salle de répétition, les corps s’étirent, s’ajustent, soufflent. Degas observe. Son œil capte tout : la grâce, l’effort, l’instant suspendu entre deux exercices.
L’atelier comme scène de vie
Le regard glisse sur un parquet vide, immense, presque vertigineux. Degas choisit une composition horizontale audacieuse. À gauche, des danseuses travaillent à la barre, bras levés, dos tendus. Au centre, une ballerine tient un éventail rouge et bleu, la nuque renversée. À droite, deux danseuses se reposent sur un banc rouge. L’une d’elles ajuste son bas de manière nonchalante. La touche est légère, frémissante. Les tutus s’effacent dans la lumière des hautes fenêtres. La perspective plongeante déstabilise, aspire. On entre dans le tableau.
Neuf repentirs pour une jambe
À la fin des années 1870, Edgar Degas entreprend une série de grandes toiles horizontales consacrées aux salles de répétition de l’Opéra de Paris. Ces œuvres bouleversent la représentation de la danse. Fini le spectacle idéalisé : Degas montre le labeur, la fatigue, la concentration. La composition du tableau est le fruit d’un travail minutieux. La position de la jambe tendue de la danseuse ajustant son bas a été reprise au moins neuf fois. L’impressionnisme n’est pas ici spontané : il est construit, pesé, corrigé.
Edgar Degas
Edgar Degas (1834-1917) est l’une des figures majeures du mouvement impressionniste, dont il fut un proche compagnon, bien qu’il s’en soit toujours distingué par son attachement au dessin et à la composition. Fasciné par le mouvement et la lumière artificielle, il fait de la danse son territoire de prédilection. Ses ballerines, loin d’être des icônes, sont des travailleuses.
Une question pour vous
💭 Regardez ce parquet vide qui occupe presque la moitié de la toile. Pourquoi Degas laisse-t-il autant de place au vide ? Que dit ce silence sur l’univers de la danse ?
À propos de cette œuvre
- Danseuses dans une salle de classe
- Edgar Degas
- vers 1880
- Huile sur toile
- 39,4 × 88,4 cm
- Clark Art Institute, Williamstown (Massachusetts), 1955.562
- https://www.clarkart.edu/ArtPiece/Detail/Dancers-in-the-Classroom
Le parquet vide comme sujet : une composition insolite
Danseuses dans une salle de classe est l’une des compositions les plus audacieuses de la série des danseuses d’Edgar Degas (Paris, 1834 – Paris, 1917). Le format est extrême : une toile presque deux fois plus large que haute, dont la moitié droite est occupée par le parquet vide de la salle de classe, cette surface nue, rigoureusement rendue avec ses reflets et ses lattes parallèles, est le vrai sujet du tableau autant que les danseuses elles-mêmes. À gauche, des danseuses travaillent à la barre, bras levés, dos tendus dans l’effort ; au centre, une figure tient un éventail rouge et bleu dans un moment de pause. Ce que Degas représente, c’est la répétition, l’exercice quotidien, la fatigue des corps, l’envers prosaïque de la magie des soirées au Palais Garnier. Depuis 1872, il fréquente les coulisses et les salles de répétition de l’Opéra de Paris, carnet en main, accumulant les croquis qui alimenteront pendant quarante ans une production de plusieurs centaines d’œuvres consacrées à la danse.
Une composition construite, non improvisée
Ce qui frappe les spécialistes dans Danseuses dans une salle de classe, c’est la preuve de l’élaboration rigoureuse que Degas dissimule sous une apparence de spontanéité. Les radiographies et l’examen de surface du tableau révèlent qu’il a repris la position de la jambe tendue de la danseuse de gauche au moins neuf fois avant d’être satisfait. Cet acharnement perfectionniste contredit le mythe d’un impressionnisme instinctif : Degas est avant tout un dessinateur formé à l’école d’Ingres, pour qui la ligne prime sur la couleur et la construction sur la liberté. Le cadrage en frise horizontale, le vide délibéré du parquet, l’asymétrie calculée entre l’agitation de gauche et le calme de droite sont des choix de composition réfléchis, qui doivent autant aux estampes japonaises, dont Degas est un collectionneur passionné depuis les années 1860, qu’à l’observation directe de la vie à l’Opéra.
